Deux expos photo qui secouent

Patrice Cotteau, depuis peu lecteur assidu du blog Histoires de photos, me fait régulièrement l’honneur de partager son expérience de la vie et de la photographie en réagissant à mes billets. Cette fois, il s’est proposé de rédiger un compte rendu de sa visite à l’exposition de deux grands photographes au sein de la fondation Cartier. Proposition que j’ai évidemment acceptée vu le parcours du bonhomme et la qualité de sa plume. De plus, il s’agit de photographes à découvrir absolument.

 

Quelques mots à propos de Patrice Cotteau :

Patrice Cotteau a baigné dans le monde du photojournalisme pendant de nombreuses années. Photographe autodidacte, il a fait ses armes en tant que pro dans la photo médicale à l’AP-HP. Patrice a intégré l’agence Keystone (reprise par l’AFP) pour faire du news. Agence fermée, il a enchaîné avec des commandes pour l’AFP, Libé, L’Express avant de rejoindre le Centre de formation des journalistes et devenir secrétaire de rédaction pendant vingt ans. Aujourd’hui à la retraite, il a décidé de reprendre son Leica M4 et un Summicron de 35 qui traînaient dans un placard après vingt-neuf ans sans photo.

Je laisse la parole à Patrice que je remercie vivement :

La fondation Cartier, sise boulevard Raspail à Paris, organise jusqu’au 5 juin de cette année deux expos photos. L’une de Fernell Franco, photographe colombien, l’autre de Daido Mirayama, photographe japonais.
Franco (1942-2006) est considéré comme l’un des artistes majeurs d’Amérique latine. Le travail qui est présenté sous le nom de « Cali clair obscur » représente dix séries différentes (Démolitions, paysages portuaires, marchandises emballées, intérieurs et billard qui était un vecteur social, prostitution) réalisées entre 1970 et 1996. C’est la première rétrospective européenne de son œuvre.
Les photos en noir et blanc, toutes réalisées à Cali avant et après que le trafic de drogue se soit installé dans la ville, sont empruntes de nostalgie et de regrets. Le photographe se sent floué à l’évidence de ce que fut la vie dans sa ville avant sa chute dans le trafic et ce qu’il en est advenu après que cela n’ait modifié les rapports sociaux. Ses photos sont fortement marquées par le cinéma mexicain néoréaliste.
On sent nettement la volonté de situer son œuvre dans ce mouvement de décrépitude qu’il vivait mal. Il allait quelquefois jusqu’à ne pas fixer ses tirages qu’il considérait comme éphémères. Comme si le temps ne méritait plus qu’ils survivent, alors que les tirages avant le trafic, et surtout les salles de billards, lui laissaient libre cours pour exprimer un jeu d’ombres et de lumière relevant l’ambiance sociale des lieux. De cette époque, il reste aussi des agrandissements identiques de différentes densités qui créent des ambiances différentes à partir du même négatif.
On ressort très marqué par l’investissement évident du photographe dans ses travaux, de la volonté qu’il a eu de nous faire partager un ressenti douloureux.

Les photos noir et blanc de Daido Moriyama avaient déjà été présentées chez Cartier en 2003. Aujourd’hui, l’expo est complétée par les photos couleur. Les noir et blanc appartiennent à la série « Dogs and mesh tights » et sont visibles en projection, les couleurs appartiennent à la série « Daido Tokyo » sous forme d’agrandissement.
Moriyama peut être assimilé à un street photographer dans la mesure où son travail se fait dans la rue. Il arpente les rues de Tokyo et autres villes à longueur de temps pour en extraire des indices de vie, souvent en gros plan pour la couleur. C’est un jeu de couleurs qui se complètent ou s’opposent et dont les choix peuvent surprendre car elles ne sont pas corrigées. Les tirages sont exposés brut de décoffrage et souvent mal cadrés car l’auteur les sent ainsi et qu’il n’entend pas “esthétiser“ son travail pour plaire. Cela ressemble quelquefois à une foire à la couleur, mais il faut avoir pris connaissance de son CV pour aborder l’œuvre.
Les photos en noir et blanc, d’abord sont toutes verticales (projetées sur plus de 2 mètres de haut). Contempler Tokyo tout en hauteur est assez facile par le fait qu’il s’agit souvent de plans serrés. La succession d’arrières cours nauséabondes, d’alignement de conditionneurs d’air et de tuyaux de chauffage finit par lasser, d’autant que les tirages sont assez durs. Les quelques vues de rues pour intéressantes qu’elles soient dans leur composition ne présentent malheureusement pas de présence humaine. Il faut attendre des plans plus larges pour voir apparaître des gens qui à la fois dynamisent et habillent le décor.
Quel est le propos de Moriyama ? Il déclare : « Le noir et blanc exprime mon monde intérieur, les émotions et les sensations que j’ai quotidiennement… » Cela dégage une force certaine. On peut donc lui accorder que sa vie n’est pas si gaie si l’on se réfère à ce qu’il nous présente et qui ressemble fortement aux aspects cachés d’une ville comme Tokyo. Quoi qu’il en soi, c’est de son ressenti qu’il s’agit et on ne peut pas lui reprocher de faire de l’art avec une vision assez trash et personnelle de l’endroit où il vit.

Patrice Cotteau

La Fondation Cartier pour l’art contemporain.

3 réflexions sur “Deux expos photo qui secouent

  1. Une description de Daido que je trouve assez proche de lui-même, c’est-à-dire sans langue de bois. Un photographe dont je ne connaissais que le nom et dont l’article m’incite à le découvrir. Merci pour ce partage.

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